S’expatrier ou s’intégrer ?

Bourbonnaise émigrée aux Pays-Bas par hasard, Élisabeth Juillard est une Européenne convaincue : elle choisit de s’adapter à son pays d’accueil plutôt que de vivre en expatriée.

Pour Élisabeth Juillard, toutes les vacances se passent en France : Les racines, c'est important quand on vit à l'étranger. Voir la famille, bien sûr, mais surtout plonger dans un bain linguistique français les enfants qui parlent néerlandais toute l'année à l'école et avec les copains. En effet Élisabeth vit à Gouda, aux Pays-Bas. Mais pourquoi diable aller habiter dans un pays dont on ne parle pas la langue et où il pleut tout le temps ? "C'est un peu le hasard" répond Élisabeth. Un peu… mais pas seulement. En effet, elle reconnaît qu'elle a toujours eu envie de bouger. "Ce qui a accentué chez moi le désir naturel des enfants de causer avec tout le monde, d'aller voir ailleurs, ce qui a augmenté ma capacité d'adaptation, je pense que c'est notre éducation. Maman nous a scolarisés à la maison, pour des raisons religieuses et parce qu'elle pensait qu'elle ferait mieux que l'école. Le choc de la première arrivée dans une vraie classe, je l'ai eu à quatorze ans. Il a fallu changer de système de valeurs ; ça m'a aidé à admettre que d'autres systèmes de valeurs puissent fonctionner." Une éducation en vase clos qu’elle critique rétrospectivement : "A la base, c'est pour protéger les enfants, mais dans la vie, tout ne tournera pas autour d'eux. Il faut qu’ils apprennent à gérer le stress".

Ils étaient payés quatre sous pour ramasser les doryphores dans le potager familial, barbotaient dans la Sonnante, cherchaient des œufs dans le foin.

Élisabeth a gardé un vif souvenir de son enfance dans l'Allier. Avec si peu d'élèves, la maman avait vite fini les cours et il restait beaucoup de temps pour découvrir le monde et faire des sottises avec son frère aîné, qu'ils mettaient sur le compte du cadet : ils étaient payés quatre sous pour ramasser les doryphores dans le potager familial, barbotaient dans la Sonnante, cherchaient des œufs dans le foin de la ferme où on achetait le lait et le fromage blanc, faisaient des cabanes... Après le passage dans une minuscule école libre sans contrat, l'arrivée au lycée est certes un choc. Elle s'en remet puisqu’elle passe son bac brillamment, entre en "prépa" et fait une école de commerce. Pour y parvenir, Élisabeth qui n'a qu'une langue étrangère apprend l'anglais toute seule. Elle aime déjà les voyages et part en Angleterre puis en Espagne où elle fait son premier stage…

Son diplôme en poche, elle épouse Jean-Pierre Juillard qu'elle a rencontré au cours de ses études. Il choisit de faire son service militaire en coopération et atterrit, par un concours de circonstances, à l'ambassade de France à La Haye. C'est le grand départ."On avait bourré la Clio, j'avais le chat sur les genoux et la planche à repasser au-dessus de la tête." Ils ne parlent pas néerlandais et fréquentent les "expats". "Quand on n'est pas entre français, on parle anglais". C'est aussi en anglais qu'Élisabeth travaille, d'abord à Amsterdam, puis à Gouda dans une société internationale où elle a un poste intéressant, voyage beaucoup et pratique les langues qu'elle connaît ; l'anglais, le français et l'espagnol. Quand Jean-Pierre termine son service, elle ne veut pas quitter son emploi et il cherche à son tour du travail aux Pays-Bas. C'est le grand boum de l'informatique et il n'a qu'à choisir : ce sera Three Ships, une petite société de Rotterdam. "Si ça ne marche pas, pas de problème, on rentre !" Ils se logent à Gouda où travaille Élisabeth et où il est relativement facile de trouver un appartement, puis une petite maison. Ils ont décidé de rester deux ans pour enrichir leurs CV. De deux ans en deux ans, ils y sont toujours. Jean-Pierre a progressé en même temps que son entreprise et il ne conçoit pas d'abandonner un travail qui le passionne.

Jean-Pierre et Élisabeth choisissent de ne pas vivre dans la micro-bulle des expats : "je préfère les vrais gens" dit-elle.

"Quand on va dans un pays étranger, au début tout est beau, exotique. Ensuite on trouve que tout est moche, qu'on mange mal, qu'il pleut tout le temps, surtout si on fréquente les expats dont la principale occupation est de dauber sur le pays où ils se trouvent. N'empêche qu'ils ne rentrent pas en France ! "D'après Élisabeth, les Français sont particulièrement désagréables à l'étranger : "Dans les médias français, on ne parle que de la réussite des Français à l'étranger, mais ils sont super arrogants et désagréables. Ils n'essayent pas de parler la langue et de s'adapter. Ils vivent dans une bulle."

Jean-Pierre et Élisabeth choisissent de ne pas vivre dans la micro-bulle des expats : "je préfère les vrais gens" dit-elle. Ils apprennent le néerlandais. Tous les matins, Élisabeth installe ses deux petites filles sur son vélo et les pose à la crèche puis à l’école avant d’aller travailler. "Nous, on continue de se considérer comme des étrangers, mais les autres nous disent que non. En fait, on est les deux. On ne se rend pas compte à quel point on est influencés par le pays où on travaille. Nous on n'a pratiquement jamais travaillé en France..."

Quelle différence cela fait-il ? "Bon, les Pays-Bas c'est pas la Chine ! Mais c'est quand même assez différent... Il y a une culture du consensus, le ‘polder modèle’, aussi bien en politique que dans les entreprises : on discute pendant des heures, des jours, pour mettre au point un accord qu'on respectera ensuite. Le patron de Jean-Pierre lui dit toujours : ‘Si tu sais diriger des Hollandais, tu pourras diriger n'importe qui.’ Le pays a une image de libéralisme, l'euthanasie, les drogues douces, la liberté sexuelle… C'est vrai et ça ne l'est pas. A l'origine, le Néerlandais est un rude paysan vivant dans un pays pauvre, de culture calviniste, souvent traversé par les armées de ses puissants voisins et menacé par les inondations. On se soigne peu aux Pays-Bas, on plaint celui qui a été malade au point de prendre des antibiotiques et on mange surtout pour se nourrir…" Pour Élisabeth, pas question d'aller accoucher en France pour bénéficier d'un environnement hospitalier et d'une péridurale, elle accouchera à la maison avec l'aide d'une sage-femme, comme toutes les Néerlandaises. Elle apprend à faire les deux plats roboratifs typiquement néerlandais, la erwtensoep (soupe de pois cassés garnie de saucisses) et le stamppot (pommes de terres écrasées avec de la chicorée).

Les Hollandais, quand ils sont chez nous, ils ont peur la nuit parce qu'il n'y a pas de bruit !

Mais comment voit-on la France et le Bourbonnais, quand on vit à Gouda ? "Moulins, avec des yeux presque d'étranger, c'est une ville toute jolie, toute mignonne. Il y a de la place, la campagne, la forêt, les animaux. Chez nous (aux Pays-Bas) la nature est au cordeau, la terre est rapportée, il n'y a pas de végétation naturelle. Ici, il y a la forêt, les ruisseaux, les bébêtes. La Hollande, c'est la région la plus peuplée d'Europe. Quand on est dans l’Allier, on est sur une autre planète. Les Hollandais, quand ils sont chez nous, ils ont peur la nuit parce qu'il n'y a pas de bruit ! Ici, on est habitué à une qualité de nourriture extraordinaire. Aux Pays-Bas, il n'y a que des pommes des poires et du jus d'orange ! Mais je ne pourrais pas travailler ici, ce n'est pas assez dynamique. Les Bourbonnais ne valorisent pas ce qu'ils ont. Pour eux, ça coule de source."

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