Extrait de l'introduction de ma thèse de Sciences des religions (sociologie), présentée à l'Ecole pratique des hautes Etudes (Paris, Sorbonne).

"La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte" (loi du 9 décembre 1905, article 2).

En cette année de commémoration du centenaire de la loi de 1905, on a beaucoup parlé de laïcité dont la loi ne fait pas mention, de l'école dont elle ne parle pas non plus, de l'islam qu'elle ignore, et assez peu des édifices cultuels dont elle se préoccupe dans la plus grande partie de ses articles : vingt-quatre articles sur quarante-cinq les concernent directement, sans compter ceux qui fixent seulement les conditions d'existence des associations cultuelles qui doivent les gérer. Serait-ce donc que les églises, les temples et les synagogues (sans parler des mosquées et autres édifices cultuels de toute sorte) coulent des jours heureux et sans histoire dans le meilleur des mondes laïques possibles ? Et pour ne considérer que le catholicisme : Parfaitement normale, l'occupation de Saint-Nicolas du Chardonnet par un clergé qui ne reconnaît pas l'autorité de l'archevêque de Paris ni celle du pape régnant ? Sans problème l'organisation d'un festival annuel de musique dans l'église de La Chaise-Dieu ? Légale la perception par l' État d'un droit de visite pour accéder aux tours de Notre-Dame ? Mais qui est propriétaire de la cathédrale d'Évry, première cathédrale du XXe siècle, (tout de même après celle de Créteil dont on ne parle jamais) ? Est-il vrai que trois confessions chrétiennes ont célébré simultanément leur culte pendant dix ans dans une mairie-église à Sophia-Antipolis ? Une église catholique peut-elle être prêtée à des musulmans pour en faire une mosquée ? La réponse à toutes ces questions n'est pas simple, et s'insère à la jonction de deux problématiques : celle des mutations qui affectent les religions, et en particulier le catholicisme, dans la période actuelle et celle de l'évolution de la laïcité en France. Plus précisément, la réponse à ces questions réclame l'étude des relations entre l'Église catholique et la société française, dans le cadre du régime de laïcité fixé par la loi et la constitution. C'est à ces relations que nous allons consacrer notre étude, en la centrant sur le problème des églises, pour des raisons que nous éluciderons plus loin.

Du côté du catholicisme français, ces relations se situent dans un contexte de retour à la visibilité et à l'affirmation, après les années "d'enfouissement" qui ont suivi le concile Vatican II.

Philippe PORTIER distingue plusieurs phases dans l'histoire récente du catholicisme français. La première va de 1922 à 1955 :

"Les trente glorieuses du catholicisme français, telle est l'expression choisie par l'historien Yves-Marie HILAIRE pour qualifier la période qui court de 1920 à 1955. De fait, profitant des libertés (d'organisation, de communication, de nomination) que lui offre un régime de Séparation qu'elle a pourtant farouchement combattu, l'Église de France renforce sensiblement, au cours de ces décennies, son système d'emprise. Portée par une doctrine renouvelée, elle attire dans son appareil militant des masses sans cesse croissantes de catholiques. On croit alors volontiers qu'elle est en passe de retrouver sa position dans la nation."

Cette époque est l'âge d'or du Mouvement catholique en même temps que la belle époque des paroisses. On tend vers une nouvelle chrétienté, une sorte de "pilier" catholique qui correspond aussi à la percée politique de la démocratie chrétienne (M.R.P.), avec le vote des femmes dans l'après-guerre. La mission se tourne vers les ouvriers (La France, pays de mission ? est publié en 1943).

"Sociologiquement, sans qu'il faille exagérer l'ampleur du mouvement, on assiste dans certains bastions industriels, au retour des ouvriers vers l'Église… La division des deux France, suivant le partage qu'on a vu plus haut, se maintient, mais l'écart entre elles s'amenuise."

Cette période a vu l'engagement de prêtres ouvriers dans le monde du travail, puis la collaboration, au côté des communistes, de ces prêtres et de militants de l'Action catholique, dans le syndicalisme ou l'action politique. Elle se termine de manière assez dramatique par un rappel à l'ordre de Rome qui met fin à l'expérience en 1954. Au même moment, le mouvement liturgique se développe, prônant un retour au sources du christianisme primitif et l'association des laïcs à la célébration liturgique. Ce mouvement, qui n'est pas né en France mais y trouve un terrain d'accueil favorable, aboutira à la constitution Sacrosanctum concilium sur la réforme liturgique.

Le Concile Vatican II, puis mai 68 vont marquer des étapes déterminantes dans le début de la période suivante.

 

L'Eglise catholique et ses églises
© 2008 Anne Duprez