(Extrait d'un récit de vie)

La guerre, pour nous, c’était le soir, dans notre lit, les histoires que Maman nous racontait avant de nous donner le dernier baiser de la journée : " Et maintenant, tu dors ". Ce n’était pas la guerre en dentelles : les armées italienne, allemande, française, anglaise, américaine se poursuivaient pour de bon à travers la Tunisie, à qui contrôlerait l’approvisionnement en pétrole dont la possession assurerait la victoire. Mais c’était la guerre en jupons : les femmes et les enfants organisaient leur vie quotidienne au milieu du maelström. Il y avait de vrais chars qui arrivaient au petit matin en grondant et envahissaient les rues encore silencieuses de Medenine ; il y avait de vraies bombes qui tombaient dans le jardin et aplatissaient le berceau du bébé, justement vide à cette heure là, de vrais soldats curieux et goguenards qui grouillaient tout autour du jardin, comme les mouches sur le grillage des fenêtres. Pas de héros, dans ces récits hauts en couleur ; les combats se déroulent ailleurs, en toile de fond. Pas bien loin pourtant et tout est là : comment éviter de se trouver au milieu des combattants ? Le capitaine " d’affaires indigènes " responsable des lieux après le départ des troupes françaises et l’arrivée des Allemands de Rommel, décide de regrouper les femmes et les enfants présents dans le logement du commandement militaire. Les voilà donc désignés comme cible aux bombardiers. Il s’agit d’abord des avions américains. Le danger n’est pas très grand : ils tirent de haut et ratent souvent leurs cibles. Mais un matin, un homme arrive tout essoufflé et crie à Maman :

- Vite, les avions arrivent , dépêchez-vous, à l’abri.

Maman hausse les épaules : on a l’habitude. Mais le brave homme précise :

- Non ! Cette fois-ci, ce sont les Anglais !

Il n’a pas le temps d’en dire plus. Les bombes commencent à tomber. Maman attrape le bébé et se colle dans un angle de mur comme on le lui a appris. Ça éclate de partout. La maison tremble et s’ouvre, une partie du plafond s’effondre. Enfin, tout se calme. L’air est saturé de poussière de plâtre et on y voit à peine autour de soi. Maman se retourne et regarde le jardin : une bombe est tombée exactement sur l’abri qui n’existe plus, remplacé par un trou d’un bon diamètre.

Quand le capitaine, fou d’inquiétude se précipite pour savoir ce que sont devenus les habitants de la maison, elle l’accueille fraîchement. Dorénavant, elle se débrouillera toute seule. Et pour commencer, elles vont toutes quitter cet endroit qu’on leur a stupidement assigné. Elle décide d’aller se réfugier dans la montagne, dans un endroit qu’elle connaît et qui sera moins exposé qu’ici : les grottes de Matmata. Elle en connaît une qui est inoccupée. Elle obtient un camion. Tout le monde embarque : une mère et ses deux enfants, Maman et son bébé, sa sœur qui est la marraine. Elles resteront deux mois dans les grottes, feront connaissance avec le propriétaire des lieux qui les accueillera avec générosité, mangeront des salades sauvages et de la viande de chameau achetée au souk, lutteront contre la vermine, le froid, la peur, l’ennui, l’inconfort… Le récit de Maman était si drôle qu’il nous semblait évident d’aller habiter dans une grotte, normal de faire des crêpes aux épinards sauvages et de manger des carottes fourragères. C’était des sortes de vacances originales, et voilà tout ! Il me reste quelques anecdotes de cette époque. La petite fille de l’autre famille qu’on envoyait se faire coiffer chez Maman parce qu’elle prétendait qu'elle tirait moins les cheveux. La tentative avortée d’emprunter une machine à coudre aperçue chez un voisin : le propriétaire était couvert de poux, la prudence s’imposait ! Et aussi le médecin allemand qui, apprenant la présence de femmes et d’enfants français dans le bled, était venu leur rendre visite et n’avait pas oublié de leur faire remettre du lait avant de partir nuitamment avec son unité.

Des histoires de débrouillardise, d’amitié fidèle et de dévouement. Mais surtout des histoires follement gaies, une sorte de film comique qui nous était toujours repassé sans nous lasser jamais, avec des détails toujours nouveaux. Pour nous, la guerre c’était l’aventure. Pas celle de notre père qui l’avait faite pour de bon et n’en parlait jamais, mais celle de notre mère qui la transformait en épopée. J’en garde un dernier souvenir qui me paraît résumer et le genre et la morale qu’on devait en retirer :

A son grand frère blanc de peur au passage des avions en rase mottes, la petite fille disait gentiment, sur le ton de l’évidence : " A pas peur, Fafa, c’est la micraillade ! "

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© 2008 Anne Duprez