(Extrait d'un article publié dans Ethnologie française, en février 2007)

Gouise est un petit village (250 habitants environ) situé dans la partie la plus pauvre de l'Allier. Il n'a ni école, ni commerce, ni monument aux morts, et surtout pas d'église. Ce dernier manque est connu de tout le canton et constitue un sujet de plaisanterie peu apprécié des habitants de la commune. Dans ce village, il n'y a pas cinq familles qui vont à la messe le dimanche. La plupart des gens ne mettent les pieds à l'église que pour les mariages, les baptêmes et les enterrements. Ils n'en sont pas moins nostalgiques de l'édifice perdu et l'ont manifesté à plusieurs reprises. Ce lieu a été le théâtre d'un certain nombre d'événements révélateurs de ce que représente l'absence d'église pour une communauté rurale en France, et donc de ce que représente pour elle une église catholique. Le cas de Gouise illustre en creux, par le manque, le rôle du bâtiment cultuel catholique dans une société de l'immédiateté qui se tourne vers les ressources de sens dont elle peut disposer pour retrouver un lien avec le passé qui lui permette de durer, même si ces ressources sont aux mains d'institutions qu'elle ne "reconnaît" pas et dont elle a perdu la culture. Les réactions provoquées par ce manque local seront donc prises comme analyseurs de ce qui existe ailleurs.

Après un rappel très succinct sur la laïcité française, une brève incursion dans l'histoire du village éclairera ce phénomène rare : l'absence d'église. Deux épisodes récents, la messe du 14 juillet et le projet de translation d'une église romane à Gouise, seront analysés ensuite pour mieux comprendre la perception de l'édifice église dans une communauté rurale française aujourd'hui.

1 – LE RÉGIME LAÏQUE FRANÇAIS

Pour comprendre l'histoire de Gouise, il faut rappeler quelques points du statut légal des églises catholiques en France, dans le régime de Séparation des Eglises et de l'Etat établi à partir de la loi du 9 décembre 1905. Selon son article 2 : "La République ne reconnaît, ne subventionne et ne salarie aucun culte". C'est la fin du religieux comme service public, du catholicisme comme "religion de la majorité des Français" ; l'Etat ne veut connaître que des citoyens effectivement libres d'exercer tel culte qui leur semble bon. Du fait de cette loi, du refus des catholiques de l'appliquer, et des dispositions légales qui ont suivi pour pallier ce refus, presque toutes les églises catholiques datant d'avant 1905 en France sont propriétés des communes et affectées au culte catholique. Elles peuvent être entretenues par ces communes (le gros œuvre), éventuellement et selon les cas avec le concours de l'Etat, des fonds des Conseils généraux, des Régions ou du Conseil de l'Europe. En revanche, un édifice cultuel ne peut être construit à l'aide de fonds publics, hors les cas de réemploi de dommages de guerre ou d'indemnités d'assurances. La seule aide qui peut être fournie par une collectivité publique est la garantie d'un emprunt ou la location (éventuellement pour un prix symbolique) d'un terrain avec bail emphytéotique. La règle demeure la non subvention des cultes. Cependant, la jurisprudence reconnaît que des cérémonies cultuelles peuvent être demandées, et rémunérées, par un organisme public dans des cas particuliers, par exemple pour célébrer les soldats morts pour la patrie. On voit donc que la loi, qui définit dans ses principes que le culte est une affaire d'individus, dont l'Etat ne veut rien savoir, est appliquée d'une manière plutôt souple au nom de son second principe : la liberté de pensée et de culte. C'est au point que, aujourd'hui, le terme de laïcité se voit couramment accompagné d'épithète comme "ouverte" ou "apaisée", et que ses détracteurs d'hier s'en réclament comme d'une garantie pour la liberté religieuse.

2 - L'ÉGLISE DISPARUE

Tout le village connaît l'histoire légendaire de l'église de Gouise : elle aurait été brûlée à la révolution ("fallait-y qu'y soyent enragés, tout de même", s'exclame un conseiller municipal !). Il n'en reste qu'un médaillon de plâtre représentant la Vierge Marie, pieusement conservé à la mairie, et une statue de Saint Georges dans l'église du village voisin, que les Gouisards revendiquent, mais le cas est litigieux.

La vraie histoire de l'église de Gouise est un peu différente de la légende. D'après les archives départementales, Gouise a eu un curé au moins jusqu'en 1793. En 1796, l'église est en vente avec le cimetière et le presbytère comme bien national. Finalement, le presbytère sera vendu, mais pas l'Eglise : le conseil municipal s'y oppose. L'argument invoqué dans ses délibérations est intéressant : la Constitution de la République veut qu'on constate les décès dans chaque village (mise en place de l'état civil laïque, le 20 septembre 1792), ce qui prouve bien qu'il faut un cimetière pour enterrer ensuite les morts ; on ne saurait donc vendre le cimetière ; or il entoure l'église. Dans un autre document, l'acheteur potentiel fait valoir que l'église est entourée par le cimetière et qu'il lui faut au moins un droit de passage pour une voiture. On ne sait pas quelle réponse lui est faite mais finalement l'église et le cimetière ne sont pas vendus, contrairement au presbytère. Nulle trace d'un incendie...

Un village sans église
© 2008 Anne Duprez